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Macron, la Turquie et la fin de l’Otan

Captain Harlock
Démocratie Participative
28 août 2020

 

Avec cette actualité saturée, la situation en Méditerranée est peu évoquée dans les médias. La Turquie sous la direction d’Erdogan affirme de plus en plus ses prétentions impérialistes au détriment de la Grèce et de Chypre.

Erdogan délivre d’ailleurs un message à caractère impérialiste de plus en plus cohérent. Il y a quelques jours seulement, il célébrait en grande pompe la victoire turque de Manzikert contre l’Empire Byzantin qui ouvrit l’Anatolie aux envahisseurs islamo-asiates. Il se place explicitement dans les pas du sultan ottoman Alp Arslan.

Si Erdogan devient de plus en plus agressif, ce n’est pas uniquement à cause de son idéologie islamiste et néo-ottomane. C’est aussi parce que la situation interne de la Turquie au plan économique devient de plus en plus tendue, avec la contestation politique qu’elle ne manque pas d’engendrer.

La Turquie devrait voir son PIB se contracter très fortement en 2020 en raison du Covid19. Cette tendance ne fait que s’aggraver. Ces 7 dernières années, le PIB turc c’est contracté de près de 25%. La rhétorique anti-chrétienne du pouvoir turc vise d’abord à détourner l’opinion turque de la situation sociale et économique du pays.

« Le PIB de la Turquie est passé de 950 milliards de dollars en 2013 à 700 milliards de dollars aujourd’hui, soit une baisse de 4 % du PIB par an pendant 7 ans.

Donc convertissons les églises en mosquées. »

Le parti islamiste d’Erdogan a déjà perdu Istanbul l’an dernier. Depuis, Erdogan multiplie les mesures de neutralisation de la nouvelle majorité de la principale ville du pays qui représente plus de 30% du PIB national turc. Le risque est réel pour lui de perdre les futures élections, sauf à organiser la fraude à grande échelle.

Projeter les contradictions internes de la Turquie à l’extérieur contre un ennemi commun est le moyen traditionnel qu’une bourgeoisie nationale utilise pour garder le contrôle du pays et éviter une révolution. Erdogan a donc choisi de redessiner les frontières maritimes de la Turquie en s’arrogeant unilatéralement des portions entières du territoire grec et chypriote puis de poursuivre vers la Libye en y soutenant la faction islamiste locale. Jusqu’au Niger, comme on l’a vu.

En déstabilisant la Grèce, Chypre et la Libye, Erdogan a attiré l’Egypte dans l’équation qui redoute l’émergence d’un pouvoir islamiste pro-turc à sa frontière libyenne. Un pacte a donc été noué entre Grecs et Egyptiens pour endiguer les projets impérialistes de la Turquie.

Sur ce, la France s’est à son tour manifestée pour essayer de prendre la tête de cette coalition.

La faction macroniste au parlement européen est particulièrement agressive sur le sujet.

Cette intervention française, tout comme l’offensive impérialiste de la Turquie, est le résultat direct du retrait américain de cette région. Quand Trump a décidé de lâcher les communistes kurdes du Nord de la Syrie sans prévenir la France, l’accord stratégique franco-américain en Syrie a été rompu. Jusqu’à présent, le sous-impérialisme français subordonné aux Etats-Unis agissait en échange de concessions diverses. Mais en ne tenant même pas compte des intérêts français lors de sa décision abrupte, Trump a démontré que l’Amérique tenait la France pour un supplétif négligeable.

La bourgeoisie française menée par Macron a compris à cette occasion que le désengagement américain était stratégique, essentiellement motivé par le basculement des forces américaines dans le Pacifique pour tenter de contrer l’impérialisme chinois ascendant en Asie.

Pour comprendre la précarité de la situation américaine, il faut rappeler que d’ici 30 ans, l’économie chinoise équivaudra à près du double de celle des USA. L’Europe et la Russie, même combinées, n’étant plus une menace économique majeure, l’Amérique n’a plus d’intérêt vital à s’y maintenir pour contrôler le continent européen.

Une telle différence de puissance économique entre la Chine et les USA se traduira par une différence de puissance militaire et diplomatique. Les Américains, en s’embourbant dans des conflits sans fin dans les déserts orientaux ces 30 dernières années, ont pris beaucoup de retard dans leur repositionnement stratégique dans le Pacifique.

Le vide généré en Méditerranée par le repli américain ouvre la voie à une virulente compétition entre états nourrisant des ambitions impérialistes régionales – comme la Russie, la Turquie, la France – et des états faibles en recherche de protecteurs. Ce cas est parfaitement illustré par l’alliance franco-grecque.

Pour la France, après l’échec afghan, irakien et syrien et la débâcle qui se profile au Mali, l’objectif est d’utiliser l’avantage compétitif français qu’est sa force de projection militaire pour retrouver du crédit diplomatique en Europe et en Orient. Elle cherche bien sûr à s’assurer de diverses ressources gazières et pétrolières mais elle vise aussi à utiliser la menace turque pour hâter le démantèlement de l’Otan qui a perdu dans les faits son unique garant que sont les Etats-Unis. L’objectif de Paris est de diriger la construction d’une force militaire européenne alternative à l’armée américaine, toujours dans l’idée de compenser sa faiblesse économique par son avantage militaire et diplomatique.

Le risque révolutionnaire en Allemagne

Mais ce faisant, la France déstabilise la bourgeoisie allemande pour laquelle l’Otan est le seul moyen crédible de défendre ses intérêts économiques en Europe de l’Est sans avoir à payer et à assurer la protection militaire de ces états avec les difficultés politiques évidentes qu’une telle protection entraînerait. C’est-à-dire les accusations de néo-hitlérisme. Un tel protectorat armé n’aurait d’ailleurs aucune chance de réussir à cause de l’impérialisme polonais renaissant soutenu par les USA, comme on le voit en Biélorussie, lequel entend bien jouer ce rôle de protecteur en Europe de l’Est au détriment de l’Allemagne. Le statu quo est donc la meilleure option pour Berlin. C’est aussi une option irréaliste aujourd’hui, en raison même du désintérêt du parrain américain pour un tel statu quo.

Washington, tout en se retirant, joue les différents compétiteurs les uns contre les autres pour rester l’arbitre dans son ancienne zone d’occupation. Ainsi l’Amérique soutient la Pologne et la Turquie pour jouer le rôle que joue Israël au Moyen-Orient, c’est-à-dire celui d’un chien enragé chargé d’empêcher toute forme de stabilisation.

Les Allemands n’ont aucun intérêt à précipiter la rupture avec la Turquie qui entraînerait la dissolution de l’Otan. La bourgeoisie allemande a une excellente raison pour cela : en se contentant d’être un sous-impérialisme économique continental sous commandement américain depuis 1990, elle a atteint un niveau de prospérité inégalé dans son histoire. L’anti-Nazisme en Allemagne est une composante fondamentale de l’identité de sa bourgeoisie car symboliquement le national-socialisme signifie pour elle, rétrospectivement, un déclassement cataclysmique surmonté après des décennies d’efforts avec l’aide du financement américain d’après-guerre. C’est d’ailleurs cette peur du déclassement historique qu’exploite habillement la juiverie pour son propre compte en taxant l’Allemagne et en organisant la religion impériale qu’est l’Holocauste.

La dissolution de l’Otan se traduirait inévitablement par une hostilité américaine de plus en plus marquée contre l’Allemagne, un expansionnisme territorial de la Russie autoritaire qui inquiète la bourgeoisie libérale allemande et une prédation économique chinoise dans son précarré centre-européen. L’encerclement de l’Allemagne par des acteurs hostiles serait à nouveau d’actualité.

Macron accentue la déstabilisation du système américano-centré pour menacer indirectement l’Allemagne et la contraindre à opter pour une solution médiane : une armée européenne dirigée par la France. La France multiplie les propositions en ce sens, notamment d’étendre son parapluie nucléaire à l’Allemagne. Une protection qui est plutôt interprétée comme une prise d’otage par Berlin. Le plan français est un plan étatiste européen financé par l’argent allemand tandis que le plan allemand est un plan mercantiliste allemand financé par l’argent européen. Évidemment, jamais une puissance plus riche et plus centrale comme l’est l’Allemagne n’accepte de se subordonner à un état plus faible et excentré comme l’est la France. L’Allemagne entend s’en tenir à son immobilisme mais cet immobilisme n’est plus tenable car tout change très rapidement à cause du retrait américain.

L’Allemagne sous occupation US est par définition allergique à tout ce qui est politique. Sa bourgeoisie, grâce à la forte discipline sociale qui prévaut au sein du peuple allemand, parvient à extorquer à la classe moyenne une très importante part de son travail. Les Allemands sont ainsi beaucoup moins riches que les Français ou les Italiens en dépit des énormes surplus que dégage l’appareil productif allemand.

En d’autres termes, l’armée américaine permet à la bourgeoisie allemande d’exploiter à outrance les travailleurs allemands et, par cette exploitation, de maintenir captives de son mercantilisme les nations de l’Eurozone dont les bourgeoisies respectives sont incapables d’imposer à leurs peuples une limitation aussi draconienne du niveau de vie au profit des entreprises. Un retrait de l’US Army n’est pas violemment dénoncé par les médias allemands en raison de menaces extérieures qui pèseraient sur l’Allemagne mais bien à cause du risque de révolution intérieure que ce départ entraînerait, la bourgeoisie allemande ne possédant aucune superstructure politique dure capable de stabiliser le système. C’est avec les premiers signes de fragmentations du système qu’est apparue l’AfD, mouvement national-libéral, qui veut rompre avec le mercantilisme du couple Schröder/Merkel et renouer avec une politique impérialiste régionale plus ramassée autour du Deutschmark. La radicalité des attaques des partis bourgeois contre l’AfD trahit une peur panique du déclassement dont ce parti est le symptôme avant-coureur.

Il ne faut pas chercher plus loin l’origine de la campagne de terreur politique contre les nationalistes allemands, réels ou supposés. La bourgeoisie du statu quo entend intimider préventivement tous ceux qui seraient susceptibles de s’agiter une fois le retrait américain consommé.

Or, la bourgeoisie allemande ne redoute pas la gauche radicale mais bien le souverainisme national-populaire dont elle ne contrôlerait pas la culture, les symboles ni les buts fondamentaux.

La fuite en avant des élites françaises

Pour en revenir à l’aventurisme français en Méditerranée face à la Turquie, il est clair que la France seule ne bénéficie pas des moyens nécessaires pour une réelle confrontation militaire. D’ailleurs, toute la stratégie diplomatique française repose sur du bluff, ce qui n’échappe pas aux turcs. La France, quand elle veut réellement mener ce genre d’opération loin de ses bases, surtout face à un adversaire doté d’une véritable capacité militaire, sollicite traditionnellement la Grande-Bretagne, elle aussi intéressée à maintenir les restes de son influence coloniale grâce à sa flotte de guerre. Deux choses empêchent une telle coopération contre la Turquie : la négociation de l’accord commercial post-Brexit et l’appui anglo-américain à l’impérialisme turc en tant que proxy dans la région. La Grande-Bretagne, qui entend tout faire pour empêcher un rapprochement russo-turc, encourage probablement en coulisse la Turquie à adopter une position très ferme contre la France en représailles de sa tentative de déstabilisation de l’Otan et des positions de fermeté françaises lors des négociations commerciales en cours entre l’UE et le Royaume-Uni. Les Français répliquent depuis quelques temps en expédiant les migrants de Calais dans la Manche. En retour, la Grande-Bretagne organise la destruction des compagnies de ferries françaises. En public, la Grande-Bretagne pourrait mettre à profit sa sortie de l’UE pour s’en distancer et jouer les bons offices auprès d’Erdogan.

La France n’agit aux côtés de la Grèce face à la Turquie que de manière purement opportuniste pour atteindre un objectif très différent : accélérer le démantèlement de l’Otan et organiser son remplacement par une défense européenne centrée sur l’arme nucléaire française. Sur cette terreur nucléaire, la France entend transformer l’Europe en excroissance de la République Française avec tout ce que cela comporte.

Pour des raisons différentes, cette position française aligne contre elle l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Pologne et la Turquie. Si les diplomates américains, allemands et britanniques agissent logiquement, ils pousseront la Turquie à répondre au bluff français pour humilier Macron à la faveur d’une action militaire turque devant démontrer à l’Europe que la France n’a aucun véritable crédit militaire ou diplomatique. Comme abattre un avion de chasse par exemple, parmi un éventail d’options du même calibre. Pour compléter, Erdogan pourrait lâcher ses janissaires présents en France. Cette cinquième colonne représente au bas mot 500,000 colons et 220 mosquées sous contrôle de la présidence turque.

La France, en voulant être partout sans être décisive nulle part et en s’épuisant aux périphéries sans atteindre le centre, s’expose à un écroulement politico-militaire simultané au moindre choc d’importance. La Turquie peut infliger un tel choc d’autant plus facilement qu’elle peut concentrer sa frappe à ses frontières.

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